Suicide au travail

Posté par communistefeigniesunblogfr le 30 mars 2009

Article paru dans l’Humanité – 15 avril 2008

enquête

Le harcèlement, une pratique de management

Les suicides au travail ne sont pas le lot des seules grandes entreprises. Bien souvent, ce geste désespéré révèle une pratique de gestion du personnel par la pression et le harcèlement. Enquête au sein d’une société de télésurveillance, la Générale de protection.

Un dépit amoureux, voilà comment le directeur des ressources humaines de Peugeot avait expliqué le suicide d’un de ses salariés. C’était en 2003. Le malaise était là, mais les suicides au travail étaient encore rares, ou non dits. Depuis, les grandes entreprises ne peuvent plus taire la terrible vérité. Peu à peu, l’ampleur du phénomène perce, plus seulement pour les géants du CAC 40. Le 28 février dernier, une cadre de la Générale de protection, entreprise de télésurveillance de 600 employés, a mis fin à ses jours. Dans l’indifférence générale. Depuis une dizaine d’années dans l’entreprise, elle gérait une équipe de 27 personnes comme responsable d’exploitation du poste de contrôle de Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne. La direction n’a pas officiellement réagi. Contactée par l’Humanité, elle a fait savoir que son PDG est « injoignable pour raisons personnelles » depuis vendredi dernier, 11 avril, jusqu’à mercredi prochain, 16 avril. Visiblement, elle s’est empressée d’étouffer l’affaire, laissant courir le bruit qu’il s’agirait, là aussi, d’un dépit amoureux.

Pour les salariés, la pilule est amère. Cette cadre, de trente-huit ans, a été vue, plusieurs fois en pleurs en redescendant du bureau de son supérieur. En arrêt maladie depuis plusieurs mois pour dépression nerveuse, elle avait dû séjourner en maison de repos. Un de ses amis avait alerté la direction sur son état suicidaire et affirme aujourd’hui que son geste « est lié à 80 % à son travail ». Pour William Mouzaïa, élu du personnel et représentant CGT au comité d’hygiène et de sécurité (CHSCT), ce drame illustre « la grande défaillance de management de la société » dans laquelle « le harcèlement est monnaie courante ». Jean-Marc Vilocy, ancien délégué syndical CGT, qui a dû prendre un congé sabbatique « pour prendre l’air et ne pas dépérir », considère aussi qu’elle « est une victime » dans un contexte ou « la pression est un mode de management ».

« Si on me cite, je suis grillée »

 

Au sein de cette entreprise qui regroupe deux centres de télésurveillance (Fontenay et Vitrolles, dans les Bouches-du-Rhône) et un réseau de 20 agences, ce suicide est un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Certains ne peuvent plus se taire, même s’ils racontent sous couvert d’anonymat. « Si on me cite, je suis grillée », avoue une salariée. « Je vous raconte ce que je sais, mais je ne dois pas apparaître », dit un autre. Des responsables syndicaux, qui bataillent depuis des années pour dénoncer les pratiques de harcèlement, ont aussi décidé de briser le silence.

Au mois de novembre 2007, le responsable informatique du siège social de Vitrolles aurait tenté de se pendre dans son bureau après avoir reçu des menaces de mort de son supérieur, le directeur financier, qui aurait fait le geste du pistolet sur la tempe. L’inspecteur du travail de la zone industrielle Aix-les-Milles, près de Vitrolles, a ouvert une enquête. À ce jour, huit mois après les faits, ledit responsable est toujours en poste et le cadre menacé a « démissionné ». Les responsables syndicaux soupçonnent une transaction financière susceptible d’acheter son silence. « Nous avions ouvert une enquête du CHSCT car il avait des révélations à faire. Et puis, il est parti », raconte William Mouzaïa.

L’élu du personnel raconte aussi le cas d’une employée poussée à bout, « psychologiquement démolie » par sa responsable, partie, elle, en retraite avec les honneurs. Chaque jour, pendant plusieurs années, elle a tout supporté en silence : « C’est vous qui puez comme ça ? » « Ne vous faites pas une hernie au cerveau en allant faire les photocopies. » « Les gens dépressifs n’ont qu’à se foutre en l’air, ça fera des vacances. » En dépression nerveuse depuis plusieurs mois, elle y a pensé, à se suicider. Puis a décidé de se confier au syndicat, ce qui lui a valu de nouvelles menaces du genre : « Ne vous avisez pas de me ramener les syndicats, sinon, ça ira très mal. » Concernant ces deux cas de harcèlement, l’inspecteur du travail a écrit, le 6 mars 2008, une lettre à l’entreprise qui se conclut par un rappel de l’obligation de sécurité « pesant sur l’employeur, en matière de protection de la santé et de la sécurité des travailleurs, et notamment la nécessité de prendre les mesures nécessaires pour prévenir les agissements de harcèlement ». Mais quand les élus syndicaux posent des questions, le DRH n’est jamais au courant.

Harcèlement permanent

Plusieurs tracts de la CGT, syndicat majoritaire, dénoncent des cas de harcèlement qui, mis bout à bout, ne peuvent pas faire figure de problèmes isolés. Comme celle du directeur régional de l’agence de Grenoble qui, en 2002, traitait ses employés de « lopette », « sans couilles », « trou du cul ». Comme à Fontenay, en 2004, où un responsable recruté pour s’occuper du recouvrement des factures par les clients s’était avéré trop consciencieux et a été « évincé » quelques mois plus tard. « Devant sa grande capacité à s’attaquer aux « dossiers qui puent », l’ensemble de son équipe l’avait pourtant prévenu qu’il se ferait « forcément dégager », raconte celui, qui fut délégué syndical CGT jusqu’à son licenciement en 2006. William Mouzaïa fait part aussi de plusieurs affaires dont il est saisi, celle d’une responsable de service à Fontenay, subitement rétrogradée à la suite d’un retour de congé formation, aujourd’hui « au bord du suicide », celle des agissements de la directrice d’agence de Nice qui « pourrit la vie de deux salariés », cas dont, là encore, l’inspection du travail est saisie.

Et puis, il y a eu « l’affaire de la Brosse », dont la CGT et FO, qui représentaient, à l’époque des faits, 80 % du personnel, ont obtenu de mener une enquête du CHSCT, laissant un des rares documents écrits. Responsable d’un service sur Vitrolles, ce « cheffaillon », comme le nomment les syndicalistes, pratiquait un harcèlement permanent à l’encontre de ses employés, au nombre de 19. Le rapport du CHSCT cite les témoignages : « J’ai l’impression de n’être rien. » « Je suis angoissé(e) dès le matin. » « Je suis allé(e) aux toilettes et j’en ai pleuré. » « J’en ai tellement subi que j’essaie de me réaliser ailleurs. » Plus loin, concernant les conditions de travail : « Les objectifs sont irréalisables. » « Comme on est toujours en surcharge de travail, on a tendance à se tirer dans les pattes. » « Je reste après l’heure parce que je ne peux pas faire autrement. » Enfin, le rapport fait état de la loi du silence : « Si j’ouvre la bouche, je sais que je vais prendre une cartouche. » Etc. Quand il n’a plus été possible de faire autrement, ce cadre a été déplacé… Et promu. Le journal de l’entreprise faisant état, dans la rubrique « promotions », d’un « Olivier de la Brosse, responsable développement – commercial et partenariat ». Car, avant que les syndicats imposent une enquête, la direction freinait des quatre fers. Dans un message, daté de février 2005, William Mouzaïa, rappelle à Yves Pronzati, cadre de l’entreprise et président du CHSCT, la décision « collégiale d’effectuer un audit du service de M. de la Brosse ». Yves Pronzati répond « qu’au cours de la dernière réunion, nous avons évoqué une possible enquête du CHSCT mais nous ne l’avons pas entérinée. J’ai en effet remarqué que je n’ai aucun élément tangible ». Un autre cadre, lui, peut concrètement raconter comment ce responsable l’a traité, en public, de « petite bite », « t’as pas de couilles », « t’as jamais été capable de faire un enfant », parce que le délégué syndical lui demandait des comptes sur les horaires de travail. Ce cadre a, depuis, quitté l’entreprise.

Répression syndicale

Schéma classique, dans ce cadre, les premières victimes des pressions, vexations et menaces sont les militants syndicaux. Le premier délégué syndical de la CGT a présenté, en novembre 2005, sa démission en expliquant, dans une lettre ouverte au personnel, avoir « préféré me retirer pour mon bien-être et salut moral ». Mis au placard, il a été poussé à la démission. Le second délégué syndical  a été  licencié cinq semaines plus tard, en février 2007, pour cinq motifs, « tous bidon », précise-t-il. La police a réfuté les motifs de « menaces et injures, harcèlement sexuel et moral ». Sollicité en appel, le ministère du Travail a rejeté les motifs d’« abus dans la liberté d’expression, propos diffamatoires et harcèlement moral ». En procédure au tribunal administratif, il plaide pour sa réintégration. Le troisième délégué CGT, Jean-Marc Vilocy, a été aussi « mis au placard », son poste ayant été « dévitalisé ». Il est actuellement en congé sabbatique.

« Ils m’ont viré parce que j’avais réussi à prouver l’enrichissement incroyable des responsables, particulièrement les douze actionnaires, dirigeants de l’entreprise qui sont entrés dans le capital au moment du rachat par LBO (1) ». En 2003, la société est vendue à un fonds d’investissement, ABN AMRO Capital France, qui a cette occasion demande un investissement financier de la direction. Deux ans plus tard, et après avoir réalisé un chiffre d’affaires de 60 millions d’euros, l’entreprise est de nouveau l’objet d’une opération LBO. « On s’est retrouvé avec des gens qui ne connaissaient rien au métier et on a commencé à nous taper dessus », raconte Jean-Marc Vilocy. « Les dirigeants n’ont peur que d’une chose, c’est d’une dévalorisation de l’entreprise. Ils sont prêts à tout pour sauver leurs intérêts », ajoute-t-il. Dès 2002, pourtant, la CGT avertissait : « Si la direction rachète une partie de la société, c’est sans doute la pire des hypothèses pour les salariés. Cela veut dire que notre direction, devenue actionnaire, donc directement intéressée aux bénéfices, aura encore moins de scrupules, encore moins de respect pour les salariés. Les petits cheffaillons pourront enfin s’en donner à coeur joie. »

(1) LBO ( leveraged by-out) opération financière impliquant des fonds d’investissement.

Paule Masson

 

Revoir les articles en date des 25 et 17 février

 

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